« Rouge » de John Logan : dans l’atelier de Rothko

IMG_6821.JPG

Confrontation au sommet. Mark Rothko, peintre de la démesure, emmène son nouvel assistant Ken, pour un beau voyage artistique et existentiel. Les deux hommes apprennent à cohabiter au sein du grand atelier. Leur désaccord profond sur mille et un sujets est d’une féroce utilité.

John Logan possède une plume incisive permettant de cerner la personnalité de Rothko. Passionnée et intransigeante.

Ken a connu un drame. Celui de l’assassinat de ses parents. Il est autodidacte. Son admiration pour Jackson Pollock est infinie.

Rothko méprise le jeune homme. Ken n’a pas lu Nietzsche. Pollock est intellectuellement indissociable du philosophe. On ne peut le comprendre sans s’être plongé dans des volumes entiers. Il est un être cultivé.

Trois grandes toiles rouges descendent jusque sur le plateau. Rothko est très demandé par les nantis. Il a l’impression de perdre son âme. La vie de bohême lui est indispensable.

Ken essaie de lui donner des conseils. Rothko entre dans une colère noire. Deuxième teinte d’importance. Ils s’emportent à tour de rôle. Puis se rejoignent devant une toile blanche. Et devient rouge. La chanson d’Édith Piaf Heaven a Mercy résonne.

Rothko et Ken occupent l’espace différemment.

Mark Rothko est insaisissable.  Maître solitaire.

La mise en scène de Jérémie Lippman est digne de la grandeur de Rothko.

Niels Arestrup et Alexis Moncorgé sont absolument extraordinaires.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Rouge au Théâtre Montparnasse. Jusqu’au 15 décembre 2019

Vernissage : des couleurs à l’heure d’hiver

FullSizeRender

Trois artistes exposent leurs œuvres dans une galerie nichée en plein cœur du 11ème arrondissement. Déambulation rêveuse.

Les encres de Nathalie Grenier représentent des personnages en quête de voyages. Sur d’anciennes cartes routières, ils se posent en maîtres des lieux. La mer et la montagne comme destinations de prédilection. Carnet de route éclairant.

Multiples sujets de création.

Les femmes inspirent la peintre. Gravures universelles.

Laurent Champoussin, photographe, est un conteur de la nature. Impressionnante forêt de sapins. Mille et une perspectives.

Les céramiques de Sylvain Gaudenzi sont  de précieux objets.

Somptuosité.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : jusqu’au 8 décembre. Adresse : 4ter passage de la Main d’Or (75011)

Macbeth (The Notes) : chronique d’une grande répétition

FullSizeRender

Époustouflant spectacle que ce Macbeth (The Notes). Un metteur en scène effectue les derniers ajustements avant la première de sa pièce. Il s’adresse aux comédiens avec franchise et exigence. Le ton employé est caustique.

Macbeth représente l’homme assoiffé par le pouvoir. Il élimine ses adversaires un à un.

Sur le plateau, David Ayala nous subjugue. Afin que le texte de Shakespeare soit mis en valeur, des extraits sont interprétés. Obscurité. Macbeth, Lady Macbeth, Banquo, Macduff… Tous ont des paroles insensées. La salle est saisie par l’instant.

Macbeth continue son parcours meurtrier. L’acteur doit saisir le sens de chaque mot. Minutieux ouvrage.

Le maître de la scène lit ses notes. Passionnément. Maître de ses pensées. Les spectateurs suivent intensément les gestes de cet être hanté par Shakespeare.

La mise en scène de Dan Jemmett s’accorde parfaitement avec le récit.

La performance de David Ayala est sans égale. Immense.

Shakespeare est honoré. Mille fois.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Macbeth (the notes) au Lucernaire jusqu’au 13 octobre 2019

« Madame de La Carlière » : affaire de mœurs

IMG_6544

Le texte de Diderot est d’une saisissante actualité. Deux personnages hauts en couleur racontent l’histoire amoureuse de Madame de La Carlière et du chevalier Desroches. Ou relatent-ils des faits déjà entendus. Desroches est un homme seul. Abandonné par cette société ne s’intéressant qu’à une certaine image.

Sur scène, le duo d’anonymes maîtrise chacun de ses gestes. Madame de La Carlière, veuve, se lie d’amitié avec Desroches. Un conte commence. Il connaît néanmoins ses limites. La dame exige de sa part une exemplaire fidélité. Les minutes qui suivent sont somptueuses. Madame de La Carlière s’engage auprès de cet être. Il lui promet un dévouement absolu.

Les amants semblent vivre paisiblement jusqu’à l’éclatement d’un scandale. Les connaissances du couple donnent leur version. Desroches a commis un péché. Madame de La Carlière l’apprend malencontreusement. Les langues se délient sur la place publique.

Il est intéressant d’observer la conduite des lointains témoins. L’homme défend Madame de La Carlière. Victime de l’incartade commise par son époux. Son acolyte féminin encense Desroches.

Les dialogues brisent les conventions. Madame de La Carlière et Desroches deviennent adversaires. Nos protagonistes sont les juges de ce récit traversant les époques.

La mise en scène se conjugue avec la plus grande des intelligences.

Caroline Silhol et Hervé Dubourjal sont majestueux.

À la conquête des sentiments.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Madame de La Carlière au Lucernaire jusqu’au 3 novembre 2019

 

 

 

 

« Madame Pylinska et le secret de Chopin » : les leçons particulières d’Éric-Emmanuel Schmitt

IMG_6541

Je me souviens avec émotion d’une représentation d’Oscar et la dame rose en 2006. Anny Duperey succédait ainsi à Danielle Darrieux. L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt possède cette écriture fluide qui transporte le spectateur. Treize ans plus tard, Madame Pylinska et le Secret de Chopin subjugue les mélomanes.

Éric-Emmanuel Schmitt a été ce jeune élève s’essayant au piano. Refusant dans un premier temps ne serait-ce que de l’effleurer, il finit par prendre des cours. Son rêve est de jouer Chopin à la perfection.

La professeure du normalien Éric-Emmanuel est une femme autoritaire et fantaisiste à la fois. Madame Pylinska vit au sein d’un appartement parisien. Son instrument et ses chats pour unique compagnie. Alfred Corto, Horowitz, Rubinstein…

L’humour se glisse entre les notes de ce cher Frédéric. Le pianiste Nicolas Stavy nous émerveille de par ses nombreuses interprétations. Il prend parfois le rôle d’Éric-Emmanuel Schmitt.

L’auteur nous raconte un long parcours avant de pouvoir accéder à Chopin. Madame Pylinska lui donne de nombreux conseils. Se connaître soi-même. Aimer autrui et la nature. Chopin se mérite.

Son amour pour le compositeur lui vient d’Aimée, sa tante adorée. Histoire d’une filiation.

Durant près de deux heures, nous sommes en osmose avec les mots, les accords et les paroles.

La mise en scène de Pascal Faber est harmonieuse.

Éric-Emmanuel Schmitt et Nicolas Stavy forment un beau duo.

Grande valse brillante.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Madame Pylinska et le Secret de Chopin au Théâtre Rive Gauche. Jusqu’au 29 septembre 2019

« Cyrano » revisité : un grand moment de théâtre !

FullSizeRender-3.jpg

Personnage connu de tous, Cyrano n’en finit pas de fasciner. La tirade du nez est apprise dès le plus jeune âge. La troupe du Funambule Théâtre s’en donne à cœur joie. Cyrano et ses comparses sont joués par trois femmes. Inversement des rôles. Prodigieuse initiative.

La salle est entièrement allumée à la bougie. Confrontation avec le passé théâtral.

De Cyrano, le public en connaît toutes les facettes. Immense orateur. Chacune des paroles prononcées est un plaisir pour tout être aimant les mots d’esprit et les phrases savoureuses. Merveilleux alexandrins.

Ses ennemis sentimentaux doivent être éloignés de son regard. Roxane, sa cousine, est d’une beauté rare. Elle attise les hommes. Involontairement.

Cyrano est follement épris de cette parente. Son physique improbable le prive d’une fantastique passion. Le baron Christian de Neuvillette a conquis la jeune femme. L’actrice Roxane semble subjuguée par son charme. L’intelligence émanant de sa personne est l’autre atout de Christian. Vérité cachée. Les vers qu’il ne cesse de lui déclamer proviennent de Cyrano. Imparable tactique.

La duègne de Roxane apporte une touche d’humour.

Les masques portés sont comme le reflet psychologique des protagonistes. Insaisissables.

La scène du balcon est toujours d’une émotion palpable. Christian est désemparé à l’idée de ne pouvoir s’exprimer. Un jeu s’instaure alors entre Cyrano et lui. Répétition de chaque syllabe avec hésitation pour le second. Roxane ne devine aucunement ce stratagème. Elle épouse Christian. Cyrano se retire.

Edmond Rostand a sans doute écrit l’une des plus belles histoires d’amour. Notre trio ne trouvera jamais le bonheur désiré.

La mise en scène de Bastien Ossart est intemporelle. La musique ajoute un supplément d’éclat.

Iana–Serena de Freitas, Lucie Delpierre et Nataly Flory incarnent magistralement cette pluralité de figures.

Sensationnel !

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Cyrano au Théâtre Le Funambule jusqu’au 27 octobre 2019

« La Chute » de Camus : parole universelle

FullSizeRender-1

L’œuvre d’Albert Camus est au plus près de l’humain. Ses textes sont de plus en plus joués. Comme un bienfait. Les êtres présents dans la salle se retrouvent en Jean-Baptiste Clamence. Homme avoué et dévoué aux autres. Simple apparence. Clamence est séduisant dans sa complexité. De Paris à Amsterdam, suivons son parcours sans détour.

Premier décor. Un bar nommé Mexico City. Nous sommes aux Pays-Bas. Clamence boit du genièvre plus que de raison. Il parle aisément à l’un de ses semblables, jusqu’alors inconnu. Son existence semble satisfaisante. Avocat au barreau de Paris. Pourtant, Jean-Baptiste a tout quitté. Le plateau s’obscurcit en même que son visage devient blême.

Il quitte l’interlocuteur invisible. Ce dernier doit emprunter un pont afin de rentrer en sa demeure. Clamence explique alors qu’il ne traverse jamais un fleuve au crépuscule. Souvenir douloureux.

Les mots nous parviennent frontalement. Clamence erre dans la nuit. Et se souvient du drame. Une femme plonge au sein d’une eau profonde et mystérieuse. Sa voix fait écho en Jean-Baptiste. Il ne se retourne pas.

Son âme généreuse se transforme en ignorance volontaire. Sa conscience est altérée. L’ancien ténor de la justice se sent démuni. Il fuit son ancienne vie. Amsterdam représente le port des exclus.

Lors de ses longues complaintes, Jean-Baptiste Clamence parle de nous tous.

Un jour, il quitte son costume de notable et le jette méticuleusement à terre. L’habit ne fait pas toujours le moine.

Il est déchu. La jeune noyée l’a enseveli. Cependant, son récit est d’une extraordinaire clairvoyance. Aider son prochain n’est pas exclusivement synonyme de bienveillance. Les intérêts sont souvent les causes d’une charité bien ordonnée.

Ivan Morane interprète Clamence avec intensité.

Marion Allard-Latour