« Électre/Oreste » d’Euripide : Ivo Van Hove magnifie les mythes !

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Tragédie grecque. De multiples sentiments m’étreignent dès les premières minutes de cette œuvre incommensurable. Le plateau couvert de boue fait deviner aux spectateurs la violence qui s’apprête à exploser. Sang et sueur. Larmes. Vengeance absolue.

La première scène montre la pauvreté et le désespoir d’Électre. Chassée d’Argos, elle vit entourée de femmes aux longs cheveux souillés par la terre. Un homme l’a sauvée de la mort. Sa plus grande honte est d’être vierge. De sexe et de sentiments. Elle pense son frère décédé depuis longtemps. Oreste.

Le silence est d’une incroyable pesanteur. Oreste est encore présent. Monde de damnés. Lors de leurs retrouvailles impromptues, Électre et Oreste scellent une union forte et indestructible. Le temps de penser entièrement à Agamemnon est venu. Le crime de Clytemnestre et d’Égisthe ne doit pas rester impuni. Les enfants terribles décident de tuer celui qui a ruiné leur paisible existence au sein du palais. Faire valoir son illégitimité en le supprimant. Oreste part au combat. Tremblement. Interminables instants d’inquiétude. Pylade, le cousin et l’ami fidèle, ne quitte jamais Oreste. Il est son unique messager. Frère rêvé.

Oreste est accueilli en vainqueur. Danse de la victoire. Éclatement de timbales. Électre demeure impitoyable envers tous ceux qui ont sali le défunt Agamemnon. Le vice est ancré dans sa chair. Après avoir liquidé Égisthe, elle exige que sa propre mère Clytemnestre aille le rejoindre. L’Hadès.

Oreste est un fils aimant. Son amour pour Clytemnestre est grand. Il est le fruit de ses entrailles. Né dans la douleur. Électre ne cherche pas le pouvoir. Elle attaque ceux qui ont brisé son enfance. Agamemnon ne semble pas avoir été un père modèle. Néanmoins, il représente la figure d’autorité par excellence. Roi de Mycènes. Électre s’en délecte. Fierté. Elle protège son tombeau comme une mère veille sur un enfant.

Clytemnestre est piégée par Électre et Oreste. Avant de soupirer, elle admet ses erreurs. Les regrets paraissent dérisoires. Électre est l’instigatrice de ce matricide scellant ainsi son destin. Robe bleue maculée de rouge vif. Cris presque inaudibles tant ils viennent des profondeurs corporelles et spirituelles.

Hélène, sœur de Clytemnestre et épouse de Ménélas, arrive au cœur de ce déchirement. Prestance et beauté. Sa ressemblance avec sa parente est troublante. Double vision.

Tyndare, père de Clytemnestre, fait une entrée impériale. Digne dans sa perte. Oreste ne peut regarder cet homme tant admiré. Pourquoi avoir fait le mal ? Irréversibilité.

Nudité et cannibalisme. Électre ose dévoiler sa part la plus sombre.

Le public est attentif à chaque mouvement des protagonistes. Plongée dans les ténèbres de la Grèce.

Électre et Oreste sont jetés en pâture. Condamnés à se suicider. Ménélas, leur oncle, ne les a pas aidés à se relever. Hermione, jeune femme innocente, est alors prise en otage. Chérie par ses parents, son avenir est incertain. Hélène a connu le même sort que Clytemnestre. Martyrisée sur l’autel du sacrifice. Ménélas est perdu.

Apollon descend de son nuage ombragé afin d’implorer le bien. Il est à l’origine des drames successifs. Conscience d’Électre et d’Oreste. Pylade se veut leur complice. Dieu des catastrophes. Les Atrides maudits.

La mise en scène d’Ivo van Hove est d’une envergure inégalable. Nos âmes en sortent grandies.

Décor constitué d’une habitation détériorée. Théâtre des atrocités.

Suliane Brahim et Christophe Montenez embellissent Électre et Oreste. Lien indélébile. Elsa Lepoivre interprète divinement Clytemnestre et Hélène. Didier Sandre est un saisissant Tindare. Denis Podalydès joue un merveilleux Ménélas confronté à la perte de sa famille. Loïc Corbery est l’accompagnateur aimant d’Oreste.

Prodigieux !

Marion Allard-Latour

 

 

 

 

 

 

 

« Le Voyage de G. Mastorna » : départ pour l’inconnu

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Une fois de plus, cinéma et théâtre se mêlent. Récit d’un tournage imaginaire où l’un des plus grands réalisateurs du XXème siècle dirige l’immense Marcello Mastroianni. Federico Fellini met en œuvre sa prochaine fabrication. Le Voyage de G. Mastorna. L’histoire retiendra que le film n’a jamais abouti.

Fellini est autoritaire. Les succès de Huit et demi et de La Dolce Vita n’ont pas apaisé le cinéaste italien. Il cherche sans cesse la prise parfaite. Marcello est présent physiquement. Néanmoins, son personnage lui paraît obscur et peu construit. Victime d’un accident d’avion, Giuseppe Mastorna se retrouve dans un motel en Allemagne. Devant regagné Florence pour un concert, il ne peut joindre ses proches. Le téléphone est coupé. Impossibilité d’envoyer le moindre télégramme. Mastorna est vivant. En apparence du moins. Le violoncelliste peine à trouver ses mots. La caméra s’arrête.

Federico ne parvient pas à diriger ses comédiens. Beaucoup d’entre eux doivent jouer plusieurs rôles. Les scènes sont d’un comique ravageur tant Fellini est perdu dans les abîmes de l’image. Le scénario n’est pas terminé. Avançons jour après jour.

Les références à sa filmographie sont nombreuses. Giulietta s’invite à travers les traits d’une jeune actrice prometteuse. Qu’il est loin le temps de La Strada. Fellini serait-il en train de perdre son génie ?

La frontière entre réalité et fiction est mince. Marcello et ses compagnons essaient de comprendre la pensée de Federico. Difficile décryptage. Fellini fait croire qu’il doit partir quelques temps. Mensonge pour sauver son âme d’artiste.

Il fait part à sa fidèle assistante de son doute quant à l’emploi de Mastroianni pour ce voyage. Ugo Tognazzi ne serait-il pas plus convaincant ? Stupeur de l’interlocutrice.

Les décors représentent des coûts exorbitants pour la production. Les principaux intéressés s’en inquiètent. Tout s’écroule. Comme un château de cartes. Mastorna découvre avec angoisse qu’il ne fait plus partie du monde des vivants. Victime d’un crash au-dessus des Alpes. La vie après la mort ne le satisfait absolument pas. Il est récompensé pour son travail de musicien par d’autres disparus. Paillettes. Ce moment me fait penser au déluré Ginger et Fred. Dénonciation d’une société obnubilée par la consommation même dans l’au-delà. Surréalisme.

Fellini désire que Mastorna retrouve son souffle. Procédé imaginaire et magnifique. Flashback de son existence. Instant de spontanéité. Giuseppe est figé. Sa marche vers la lumière peut être longue.

La mise en scène de Marie Rémond est une invitation au songe.

Serge Bagdassarian interprète incroyablement Fellini. Rugosité et force. Laurent Laffitte est un superbe Mastroianni. Georgia Scalliet, Jennifer Decker, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez et Yoann Gasiorowski sont les anges gravitant autour de ces deux génies.

Fantastique création !

Marion Allard-Latour

 

 

« Un ennemi du peuple d’Ibsen » : un texte visionnaire !

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En assistant à l’une de ces représentations, nous pouvons penser que la pièce vient d’être écrite. Publiée en 1882, Un ennemi du peuple réunit tous les ingrédients appartenant à notre monde moderne. Sur fond de déchirure familiale, une ville joue sa survie. Tomas est médecin. Longtemps resté dans un désert nordique, il est de retour dans sa ville. Avec femme et enfants. La confrontation avec son frère est imminente. Elle sonne comme le glas.

Peter est préfet. Rigide et cynique. Il se tient toujours à bonne distance de Tomas, être entier et plein de bon sens. Ce dernier détient un secret. Il a fait analyser l’eau de la cité. Employé des bains thermaux dirigé par Peter, il suspecte la prolifération de maladies graves. Lanceur d’alerte. Les résultats se révèlent positifs. Tomas laisse éclater sa joie. Il est à l’origine de cette découverte insensée. Son épouse et ses chérubins le soutiennent.

La suite est digne d’une tragédie grecque. Les intérêts financiers et politiques sont toujours plus importants que la réalité humaine. Peter ne veut rien entendre de cette affaire. Étouffons-là. Combien de scandales n’ont pas éclaté à cause de l’hypocrisie des puissants ? Le texte d’Ibsen est transposable à bien des périodes. Tomas observe avec désolation le comportement d’autrui. Du journaliste ne pensant qu’à sa renommée au défenseur de la classe moyenne prônant la modération des propos, notre héraut sombre dans une douce folie. Persuadé que le bien l’emportera sur le mal, il clame haut et fort la vérité. Ceux désirant le faire taire ne sont que des ennemis de la démocratie. Corruption. Petra, sa fille engagée sur bien des fronts, le défend. Jeunesse et fougue. Soif d’apprendre et de comprendre.

La salle se transforme en assemblée. Tomas doit-il être fêté ou banni ? Il prend la parole sans discontinuer et sors de son rôle. Le théâtre doit diviser. Le public l’est certainement. Tomas ou son double provoque et déroute.

La mise en scène de Jean-François Sivadier est somptueuse. Chaque personnage trouve sa place dans cette épopée contemporaine.

Nicolas Bouchaud est extraordinaire en soignant volontaire et sincère. Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Agnès Sourdillon, Stephen Butel, Cyprien Colombo et Vincent Guédon sont formidables. Mention spéciale à Jeanne Lepers, incroyable Petra !

Marion Allard-Latour

 

 

 

« Ça ira (1) Fin de Louis » : Joël Pommerat révolutionne la Révolution Française !

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1789-2019. Révolutions plurielles. Joël Pommerat, créateur de cette incroyable épopée, emmène les spectateurs de Paris à Versailles. Louis XVI est roi de France. Pendant quatre heures trente, il se retrouvera conquérant puis considérablement affaibli. Avant l’issue fatale. Comment un souverain fait face à son peuple ? Confortablement installé dans sa tour d’ivoire, il ne semble pas comprendre la colère qui gronde sur les pavés ensanglantés. La salle du Théâtre de la Porte Saint-Martin se transforme tous les soirs en Assemblée Nationale.

Auparavant, nous assistons aux réunions des États généraux. Le Tiers état, la noblesse et le clergé débattent quant à la meilleure solution démocratique. Beaucoup désirent rester indépendants tandis que d’autres cherchent à s’allier malgré de profonds désaccords. Versailles est sur un piédestal.

En parallèle, des discussions ont lieu dans différents districts de la ville de Paris. La population s’inquiète de la distance mise entre Louis XVI et les citoyens. Ses conseillers sont-ils à la hauteur des évènements ? Le Premier Ministre de Louis XVI lui est plus ou moins fidèle. Les Français ont besoin d’un appui politique solide. Louis XVI en est le seul garant. Pour l’instant. Une journaliste ibérique est envoyée sur place. Elle tente de comprendre ce qu’il se passe. En vain. Elle est rejetée par les tribuns. Censure.

L’Assemblée Nationale naît contre la volonté de Louis XVI. Assis sur des fauteuils rouges, les députés clament leurs idées. Ils se disputent et se bagarrent. Les représentants de l’État ne sont plus l’ombre que d’eux-mêmes. À l’extérieur, des coups de feu retentissent. Les insurgés approchent de Versailles. Bruit d’explosion permanent.

Les élus commencent à s’inquiéter pour leur propre existence. Guerre civile. Paris brûle.

Louis XVI est désespérément seul. Son fils disparaît. Marie-Antoinette et sa belle-sœur sont à ses côtés. Elles influent sur l’autorité de l’être suprême après Dieu. Sacrée responsabilité !

Durant un temps, la situation semble être sous contrôle. Louis XVI arrive accompagné de sa garde rapprochée. Meeting. Costume trois pièces. Il reçoit une médaille. Concordance des temps.

Joël Pommerat s’empare du personnage de Louis XVI afin de critiquer les travers de notre époque. La société a besoin de changement. Manifestations. Rébellion. Perte de confiance.

Passé et présent se mêlent. Souvent, nous ne pouvons nous empêcher de rire tant les tensions sont palpables au sein de l’hémicycle.

La mise en scène de Joël Pommerat est digne des grandes fresques entrées dans la mémoire collective. Il est essentiel de consacrer quelques heures à ce prodigieux ensemble.

Tous les comédiens excellent.

Ça ira. Ça ira. Tels sont les derniers mots prononcés par Louis XVI. Il ne connaît encore rien de son sort. Ou peut-être le pressent-il seulement.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Ça ira (1) Fin de Louis au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Jusqu’au 28 juillet 2019.

 

 

 

 

 

 

« Hiroshima mon amour » : nous avons tout vu et tout entendu aux Bouffes Parisiens

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L’écriture de Marguerite Duras est d’une beauté sans égale. Hiroshima mon amour est un éloge de la passion. Toutes les histoires sont empreintes de ce sentiment si universel. Duras perfectionne chacune de ses phrases. Chacun de ses mots. Le public reçoit cela en plein cœur. Fanny Ardant est l’interprète idéale. Sa présence est d’une grande intensité.

Hiroshima, paysage de la désolation.

La femme se tenant à cet endroit, des années après l’horreur, s’interroge sur l’humain et l’amour. L’amant qu’elle tient contre sa peau lui parle. Elle n’a rien vu à Hiroshima. Ou bien a-t-elle observé de loin. Depuis Paris ou Nevers.

Elle raconte sa douloureuse existence.

Allongée sur le sol, elle se remémore son passé. Nevers et la Loire. À l’ombre, une grange. Hiroshima et le drame. Paris. L’espoir.

Fanny Ardant nous fait un immense cadeau. La voix off est celle de Gérard Depardieu. Mythique duo.

Marion Allard-Latour

« L’incroyable rencontre – Antoine Vitez – Jean-Paul II » : dialogue spirituel

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Deux hommes échangent après la fin d’une pièce. Le Mystère de la charité de Jeanne D’Arc de Charles Péguy. Année 1988. Ils s’appellent Antoine Vitez et Jean-Paul II. Le premier est l’un des plus grands metteurs en scène du XXème siècle. Nouvel Administrateur de la Comédie-Française. Le second est pape.

Homme de théâtre. Homme d’Église. Confrontation au sommet.

Vitez et le souverain pontife abordent des sujets sur lesquels leurs opinions sont totalement opposées. Communisme contre catholicisme. Néanmoins, un grand respect émane de ces deux personnalités. Cordiale discorde.

Les spectateurs assistent à une véritable messe intellectuelle. Les mots d’esprit ne cessent d’affluer. Antoine Vitez défend le théâtre corps et âme. Cet art fait partie de sa chair. Il aime les acteurs. Êtres rares et indispensables pour le bien de l’humanité. Durant l’Inquisition, ils ont été jetés dans des fosses communes. Vitez rappelle ce tragique évènement à Jean-Paul II qu’il nomme simplement Monsieur. Le maître du Vatican l’écoute attentivement. Les comédiens servent des œuvres d’envergure. Ils méritent des salles complètes jusqu’à la fin des temps.

Antoine Vitez et Jean-Paul II discutent de politique. Aimez-vous les uns les autres. Le partage est pourtant plus efficace que de simples phrases prônant un amour superficiel. L’Institution présente depuis vingt siècles doit se réformer. Son pouvoir ne doit pas excuser ses travers. Vitez le souligne avec justesse.

Ils pensent en permanence. Soudain, l’enfance surgit. Jean-Paul II a commencé sa vie sur les planches. Théâtre rhapsodique. Il semble parfaitement connaître la carrière de son interlocuteur. Admiration. Vitez est le fils d’un anarchiste. Il l’évoque avec fierté.

Dans les beaux jardins de Castelgandolfo, ils marchent ensemble. Heureux de pouvoir s’exprimer. Un face-à-face mené avec brio.

Jean-Philippe Mestre est l’auteur d’un texte puissant. Il relate des faits réels. Précision et exactitude.

Michel Bompoil et Bernard Lanneau sont extraordinaires.

La mise en espace de Pascal Vitiello est d’une sobriété exemplaire. Une photographie du parc est projetée sur le sol. Effet d’optique.

Marion Allard-Latour

 

 

Estivales de Brou 2019 : Haendel à l’honneur

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Les festivals estivaux comblent un large public à travers toute la France. Au sein du magnifique cloître de Brou, situé à Bourg-en-Bresse, une soirée était dédiée à Haendel. Sous la direction de Jean-Marie Curti, le Chœur Départemental de l’Ain et l’Orchestre des Musiciens d’Europe ont interprété une belle partie de l’œuvre du compositeur allemand.

Les oreilles averties reconnaissent immédiatement le style d’Haendel. Furieusement enjoué ou dramatiquement puissant. Music for the Royal Fireworks. Feux d’artifice auditifs. L’imagination laisse entrevoir des étincelles de splendeur. Trumpet Voluntary and Tune nous transporte jusqu’à la Cour d’Angleterre. Solennité. Notes festives.

Psaume Laudate Puere Dominum HWV 237 nous transperce de bonheur. Grâce absolue. Promenade au fil des accords. Gloria gloria.

 La seconde partie du concert est somptueuse. Dixit Dominus HWV 232. Les émotions se succèdent. Nous sommes comme hypnotisés. Clair de lune. Les étoiles sont aussi brillantes que les voix des sopranos. Catherine Rouard, Isabelle Kleisl et Valérie Dellong. Le ténor Philippe Jacquierat complète superbement ce quatuor.

Un moment musical intense !

Marion Allard-Latour