Les Oubliés (Alger-Paris) : la mémoire vive

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Les oubliés sont nombreux. La Guerre d’Algérie a duré huit ans. 1958-1962. Comme deux dates inscrites sur une pierre tombale. Triste constat. Près de soixante ans plus tard, les blessures sont toujours présentes.

Julie Bertin et Jade Herbulot ont créé un spectacle visant à panser les plaies du passé. 2019 à Paris. Alice et Karim ont réunit leur famille afin de se dire oui devant Judith Benhaïm, la maire du XVIIIème arrondissement. Ils sont venus, ils sont tous là. Sauf la mère de la mariée, éternelle absente de ces rendez-vous primordiaux.

Alice et Karim. Karim et Alice. Ils s’aiment et semblent résolument tournés vers l’avenir. En parallèle, les spectateurs vivent une toute autre expérience. Celle d’une plongée dans la France de 1958. Le Général de Gaulle prend le pouvoir. Nouvelle Constitution. Michel Debré et René Brouillet accompagnent l’homme du 18 juin 1940 avec fidélité. Compagnons politiques.

Sur un écran en forme de drapeau, des archives télévisuelles sont projetées. Description des « évènements ». Chaos en métropole. L’Algérie voit le sang se répandre sur son sol habituellement ensoleillé. Civils massacrés. Jeunesse sacrifiée. Armée rebelle. La sécurité n’est plus assurée depuis longtemps. De Gaulle ne le comprend pas. Il veut avant tout servir les intérêts de la France. Face à lui se tiennent le Général Challe et Paul Delouvrier, gouverneur général d’Algérie. La discussion est d’une extrême tension. Challe désire que l’Algérie reste française. Il n’a pas obéi à De Gaulle. La rupture est consommée.

Retour en 2019. Alice et Karim ainsi que leurs proches continuent cette folle journée de noce. Judith Benhaïm fait le récit de sa vie. D’origine juive algérienne, elle est née en France. Ses parents ont fui le pays. À la recherche d’une existence meilleure. Judith ne s’est rendue qu’une seule fois en Algérie. Privée des saveurs de l’enfance. Rencontre avec sa tante cachée. Secret.

Guy Cassard, ami de Judith et de Karim, aime montrer ses talents de professeur. Il est le guide historien de ce périple vers la vérité. Meursault, affable et surdiplômé, est obnubilé par cette réunion finalement si imprévisible. Il suit inlassablement les rebondissements.

Le père d’Alice, Maurice, commence un discours colonialiste. L’assistance est outrée. Catherine, la mère de Karim, ne sait que dire. Douce, elle pense sans doute à l’homme qu’elle a aimé. Maurice demande à Karim s’il se sent plus proche de l’Algérie que de la France Les explications n’ont pas lieu d’être. Souffrance et douleur.

Paul, le cher cousin d’Alice, bouscule le dîner. Révélation. Leur grand-père, père de Maurice, était un membre de l’OAS. Écroulement. Culpabilité portée par des générations.

La scène devient alors étrangement vide. Chacun est allé souffler un vent d’air frais. Une fuite d’eau menace de ravager la salle des fêtes. Inondation des esprits. Saturation.

Catherine témoigne. Scène bouleversante. Son public se restreint à une personne. L’employé de la mairie. Elle évoque ses années à Nanterre, son engagement au Parti Communiste, le 17octobre 1961 et son amour pour un jeune garçon disparu cette nuit-là. Gérard Colin n’avait jamais entendu parler de cela. Transmission d’une mémoire. Catherine ne souhaite que le bonheur de ses enfants.

La réconciliation entre tous ces protagonistes est imminente grâce à l’intelligence d’Alice et de Catherine.

Le texte est simple et accessible. La mise en scène offre aux comédiens une infinité de possibilités d’expression.

Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot et Pauline Clément sont extraordinaires. Ils incarnent précisément ces personnages connus ou inconnus. La réception n’en est que plus subtile et grave. Mention spéciale à Danièle Lebrun, comédienne d’exception. Catherine est sublimée dans chacune de ses paroles. Yvonne de Gaulle apparaît brièvement son tricot à la main. Rôles opposés. Interprétation unique.

C’est un beau roman. C’est une belle histoire.

Une histoire d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Indispensable.

Marion Allard-Latour

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