Le Canard à l’orange : un savoureux mets

IMG_4813Incontestable retour d’Au théâtre ce soir. Le Canard à l’orange, classique du boulevard, signé William Douglas Home n’a rien à envier aux comédies actuelles. La pièce allie humour potache et finesse d’esprit des personnages. Délicieux mélange ! Nicolas Briançon nous fait le bonheur de mettre en scène cette œuvre indémodable. Ornements sophistiqués ! So british !

Vaudeville par excellence. Liz et Hugh sont mariés depuis quinze ans. Deux enfants. Monotonie de l’existence. Hugh est un joueur d’échecs invétéré. Il tend un piège à son épouse en lui faisant croire qu’il est au courant de son adultère. Liz ne peut qu’avouer sa faute. Renversant dialogue !

En mari attentionné, il accepte de prendre à sa charge tous les aléas liés au futur divorce. Journaliste à la BBC, Hugh sait pertinemment s’entourer de jolies jeunes femmes. Avec un brin de machisme. Melle Forsyth est la secrétaire de l’imminent homme de médias. Elle devient la maîtresse de Hugh quelques heures durant afin que tous deux se fassent prendre en flagrant délit de tromperie par Mme Grey, la gouvernante des lieux. Heureux stratagème !

L’amant de Liz est un être appartenant à une classe sociale élevée. Il doit tenir son rang. Invité dans la maison de campagne de Liz et Hugh, John Browlow se fait discret. Il observe plus qu’il n’agit. Son accent belge le rend clownesque. Formidable composition ! Follement épris de Liz, il ne pense qu’à leur voyage en Italie avant le mariage de l’année. Les grandes intelligences se rencontrent.

Mme Grey voue une admiration sans faille à Liz. Aveuglément. De plus, elle soupçonne Hugh et Melle Forsyth d’entretenir une relation. Pari presque réussi. En attendant, le canard à l’orange connaît des difficultés de cuisson. Sera-t-il prêt pour le déjeuner ? Épineuse question. Les rires ne s’arrêtent jamais. La situation est telle que le public ne peut s’empêcher de montrer sa joie d’assister à ce spectacle.

Hugh déclame des vers de Victor Hugo et de Shakespeare. Ces citations laissent John pantois. Ils ne partagent pas la même culture. Les bouteilles de whisky se vident les unes après les autres. Melle Forsyth alias Patty Pat a laissé son costume d’employée de bureau au placard. Une femme en cache souvent une autre. Patricia et Hugh disparaissent dans le jardin pour écouter les rossignols chanter. Métaphores sensuelles.

Liz se montre de plus en plus jalouse envers la belle Patricia. John ne l’émeut plus autant que jadis. Peut-être aime-t-elle toujours Hugh ? Mystérieux sentiments. Les couples se forment puis se déforment. Ils se reforment aussi. Imprévisiblement.

Nicolas Briançon, Anne Charrier, François Vincentelli, Sophie Artur et Alice Dufour excellent de par leur jeu brillant.

Dégustons ce canard avec un plaisir infini !

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Le Canard à l’orange au Théâtre de la Michodière jusqu’au 31 mars 2019

« Savannah Bay » : une histoire de filiation

FullSizeRenderSavannah Bay de Marguerite Duras.

Les comédiennes Michèle Simonnet et Anne Frèches jouent à la perfection ces deux femmes. Grand-mère et petite-fille. Le vouvoiement est de mise. Une distance s’installe incontestablement dans ce beau dialogue.

Une jeune fille a disparu. Il y a longtemps déjà. Perdue dans l’océan. Peut-être en Thaïlande. Elle est l’enfant de la vieille dame. Comédienne, cette dernière ne semble vouloir jouer qu’un seul rôle. Celui de la mère endeuillée.

C’est fou c’que j’peux t’aimer. La petite-fille chante inlassablement cet air d’Édith Piaf. Les mots d’amour. Unique manière de déclarer ses sentiments. Douceur incarnée.

Un troisième personnage s’immisce entre les deux femmes. Il est musicien. Ses mélodies accompagnent les paroles. Mots fantastiquement percutants. Violents comme les éclairs au-dessus de l’eau. Bruit de tonnerre. Coup de foudre.

La morte, puisqu’il faut bien la nommer, avait seize ans. Elle nageait au loin. Le large à perte de vue. La terre, derrière elle. Un homme l’observe. Il sera son amant. Il l’aime. Peau contre peau. Les rayons du soleil leur apportent une sensualité que nul autre ne connaît. Un nourrisson voit jour. La petite-fille.

Elle désire savoir la vérité quant au sort de sa mère. Est-elle encore présente dans les fonds marins ?

Trois générations dont une manquante. Difficulté d’expression. La grand-mère, tour à tour patiente puis impatiente, explique l’histoire des amoureux éternels. Sur un rocher. Passion brûlante comme une plage de sable chaud en plein été.

C’est fou c’que j’peux t’aimer

C’que j’peux t’aimer, des fois

Des fois, j’voudrais crier

 La mise en scène de Christophe Thiry est d’une sobriété exemplaire. Hurler son désespoir ou continuer son existence. Blessées, elles demeurent.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Savannah Bay au Lucernaire jusqu’au 24 mars 2019

La Ménagerie de verre : un quatuor à l’unisson parfait

FullSizeRenderLa pièce de Tennessee Williams est un bijou orné d’or et de cristal. Nous rencontrons une famille américaine issue de la classe moyenne. Années 1930. Trois personnages cohabitent dans la même maison, non sans difficulté.

Réflexion quant au lien rapprochant une mère de ses enfants. L’âge adulte venant, les relations deviennent complexes. Inquiétude d’un côté, volonté d’indépendance de l’autre. Les caractères d’Amanda, de Laura et de Tom ne sont pas faits pour s’entendre magnifiquement.

Amanda est une femme en apparence sûre d’elle. Belle et libre. Son mari, père de Laura et de Tom, est parti sans laisser d’adresse. Selon les dires de son fils, il est tombé amoureux des communications internationales. Technologie brisant une existence bien rangée. Son sourire ravageur est visible grâce à une photographie. Souvenir d’antan.

Tom est fuyant. Il travaille dans une usine de chaussures. Ennui. Lassitude. Il rêve de devenir militaire dans la marine. Traverser les océans pour découvrir un monde qui lui est encore inconnu. Seul homme, il doit veiller sur Amanda et Laura. Cette dernière est infirme. Amanda refuse d’employer ce mot. Laura ne marche pas comme les autres. D’ailleurs, elle n’est pas comme les autres. Timidité maladive.

Laura n’a qu’une seule passion. Sa ménagerie de verre. Elle en prend soin comme la prunelle de ses yeux. Cet objet est source de conflit avec Amanda. Laura écoute de la musique. À vingt-quatre ans, elle n’a connu qu’un seul garçon. Au lycée. Il s’appelait Jim. Elle ne lui a cependant presque jamais parlé.  Toutes les filles étaient éprises de ce chanteur d’opérette. Physique de dandy. Ami et confident de Tom.

Amanda ne cesse de se disputer avec Tom et Laura. Le premier passe ses soirées au cinéma. Souvent, il revient alcoolisé. Colérique. Fatigué d’entendre toujours les réprimandes de sa mère. La seconde a abandonné ses cours de dactylographie. Elle ne fait rien. Strictement rien. Elle attend un événement qui ne viendra pas.

Amanda presse Tom d’inviter cet homme prénommé Jim. La coïncidence est folle. Il s’agit de l’amoureux secret de Laura. Jim est un être à la fois drôle et sérieux. Laura ne peut le regarder en face. Peur de la confrontation. Elle souffre d’un complexe d’infériorité. L’échange entre Laura et Jim est difficile. Étrange comportement. Jim préfère s’en amuser. Jusqu’à l’éclatement de la parole. L’espoir d’un possible mariage naît avant de s’effondrer brutalement.

La solitude ça n’existe pas.

 La mise en scène de Charlotte Rondelez est d’une époustouflante sobriété. Subtil accord.

Cristiana Reali, Ophelia Kolb, Charles Templon et Félix Beaupérin incarnent parfaitement ces protagonistes à fleur de peau.

Libération des esprits.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : La Ménagerie de verre au Théâtre de Poche Montparnasse jusqu’au 31 mars 2019