La Locandiera de Goldoni : Alain Françon réussit un coup de maître !

IMG_4083.JPGVoyage à Florence au XVIIIe siècle. Quelle plus belle promesse ? Mirandolina est une aubergiste qui fait chavirer les cœurs de tous les voyageurs. Elle reste de marbre face aux multiples propositions de mariages qu’elle reçoit. L’engagement n’est pas dans ses projets. Femme libre. Révolutionnaire avant l’heure ou simplement dotée d’un fort caractère, Mirandolina semble se moquer des bonnes mœurs. Une vraie leçon valant pour tous les temps.

Mirandolina est consciencieuse dans son travail. Elle est sans arrêt complimentée et courtisée par deux gentilshommes. Le Marquis de Forlipopoli et le Comte d’Albafiorita. L’un est ruiné, l’autre riche comme pas deux. Indifférence à leur égard. La belle est intriguée par un nouveau client, le Chevalier de Ripafratta. Il ne cesse de la réprimander quant à la qualité du linge de chambre. Mirandolina s’en offusque. Impolitesse.

Ripafratta explique à ces gens de qualité qu’il n’a aucune appétence pour le sexe opposé. À quoi bon s’enticher d’une femme ? Mirandolina appartient à cette catégorie. Mépris total. Mirandolina se lance un défi. Séduire ce chevalier non-servant. Il a sans doute ses faiblesses. Commence alors un véritable tour de force.

Forlipopoli et Albafiorita se montrent de plus en plus prévenants. Le Comte la couvre de parures rares et précieuses. Il ne peut être jaloux de l’ingrat Ripafratta. Bienvenue au pays de la misogynie.

Le Serviteur du Chevalier et Fabrizio, le valet des lieux, sont également épris de Mirandolina. Elle ne sait que faire de tous ces énergumènes.

Deux comédiennes sont les hôtes de Mirandolina. Elles prétendent appartenir à la grande noblesse. Le Comte et le Marquis tombent immédiatement sous leur charme. Caricature de la séduction.

Mirandolina arrive à ses fins. Son désir le plus cher devient réalité. Le Chevalier se méfie de tous ces prétendants. Il est touché en plein cœur par l’amour. Une première dans son existence jusque là dénuée de tout sentiment et de toute extase.

Nous passons de la comédie au drame.

Mirandolina ne veut pas perdre son âme et prend la plus sage des décisions.

La mise en scène d’Alain Françon est prodigieuse. Astucieuse imbrication entre l’intérieur et l’extérieur de cette maison aux mille facettes.

Les personnages se fondent dans le décor. Comme une évidence.

Florence Viala est divine en Mirandolina. Ses compagnons excellent de par leur verve et leur humour. Incroyables présences.

Bravissimo !

Marion Allard-Latour

Informations pratiques :  La Locandiera à la Comédie-Française (Salle Richelieu) jusqu’au 10 février 2019

Sœurs (Marina et Audrey) de Pascal Rambert : une confrontation physique et verbale de haut niveau

FullSizeRenderLes comédiennes Marina Hands et Audrey Bonnet se livrent à une performance d’une rare violence. Le spectacle débute par une dispute entre les deux sœurs. Éclatement. Le mot « sororité » est déformé. Défiguré. Combat permanent. Les prénoms des personnages sont les mêmes que ceux portés par les actrices. Marina et Audrey. Dédoublement.

Le public est complètement intégré au spectacle. Il représente la famille invisible de ces femmes se vouant une détestation sans fin. Elles ne s’écoutent pas. Marina et Audrey partagent tout. Les souvenirs, les parents, l’enfance. Belle pour l’une. Solitaire pour l’autre.

Marina est l’aînée. Adorée par sa mère. Admirée par son père. La fille tant désirée. Audrey a trois ans de moins. Elle laisse ses géniteurs indifférents. Trente ans après, Marina et Audrey se retrouvent face à face.

Leur mère vient de mourir. Sinistre ambiance. Elles crient leur douleur commune. Marina est une originale ne vivant qu’aux dépens des autres. Financièrement seulement. Elle est destinée à aider les plus démunis. Charité bien ordonnée. Audrey est une intellectuelle. Brillant parcours. L’introvertie et l’extravertie se côtoient.

Les tensions s’intensifient. Une musique les réunit pourtant quelques minutes. Wonderful life. Elles partagent le même baladeur. Union sacrée. Pour un court temps.

Les saillies reprennent de plus belle. Marina n’a pas prévenu Audrey quant à la maladie touchant la femme grâce à qui elles existent. Longue agonie.

Elles lui portent un amour infini. Au-delà de la mort. Elles l’aiment différemment. Trio à jamais séparé.

Les questionnements sont nombreux quant à la réception d’une telle œuvre. Pascal Rambert, l’auteur et le metteur en scène, percutent les spectateurs au plus profond d’eux-mêmes. Comme un électrochoc.

Marina Hands et Audrey Bonnet dansent avec les sentiments. Les corps sont en perpétuel mouvement.

Elles nous émeuvent et nous font rire tant les répliques sont tonitruantes.

Les sœurs ont le même sang. Elles sont liées par une passion invisible qu’elles ne s’avouent presque pas. Par fierté. Elles nous touchent et nous entraînent dans un univers particulier.

Les chaises multicolores, unique élément de décor, forment un contraste saisissant avec les pensées de ce duo.

Une pièce de grande envergure !

Marion Allard-Latour

Discours de la servitude volontaire de la Boétie : un texte résolument moderne

 

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Le comédien Charly Magonza est le créateur d’un spectacle hors norme. Le Contr’un.       Il s’empare du plus célèbre texte d’Étienne de la Boétie et le rend ainsi vivant. Comme il ne l’a sans doute jamais été auparavant. Plus de quatre siècles après la naissance de ce manifeste pour la liberté, nos sociétés connaissent les mêmes difficultés. Lutter contre les tyrans ou bien se soumettre aux tragiques volontés d’un seul homme ? Les peuples deviennent des esclaves s’en sans rendre compte. Terrible banalité.

Dans une salle très intimiste, le public écoute attentivement le narrateur. Selon lui, les hommes et les femmes ont peur d’être libres. Qui l’est réellement ?

Les êtres humains préfèrent alors servir un maître. Au sein d’une maison, d’un village, d’un pays ou de plusieurs contrées à la fois. Ils sont un, cent mille ou deux millions. Ils décident de renoncer à leur indépendance physique, morale et intellectuelle. Les dictateurs mettent tout en œuvre pour rendre ces masses heureuses. En apparence seulement. Malheureusement. Silencieusement.

Cassius et Brutus ont un désir. Redonner l’entière autonomie à leurs concitoyens. Une seule solution existe pour réussir cette mission. La guerre. Contre Jules César. Le prix de la liberté.

Transposition. Les deux compagnons partent à la rencontre des habitants du pays. Dans une boîte de nuit. Drôle d’endroit pour recruter les futurs soldats d’une petite armée. Seule l’envie de gagner compte.

Face au redoutable Jules César, Cassius est très entreprenant. Valeureux. Brutus nous parle en son nom. Les scènes d’affrontements sont si bien mimées que notre imaginaire en est bouleversé. Les époques se mélangent. Sommes-nous en l’an 44 avant J-C ou en 2018 ?

L’acteur se déguise en Jules César. Une guirlande aux néons multicolores remplace la couronne de lauriers. Hilarant. Tourner en dérision l’oppresseur. Belle revanche. Premier pas vers la démocratie.

Charly Magonza nous permet de réfléchir sur un sujet très actuel. Merveilleux interprète.

Vive la liberté ! Mot à prononcer plusieurs fois par jour afin de contribuer au bienfait de l’humanité !

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Le Contr’un au Théâtre les Déchargeurs jusqu’au 22 décembre 2018

La Nostalgie des blattes : la vieillesse n’est pas un long fleuve tranquille

 

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Imaginez-vous vieux ! Arthrose, perte de mémoire, taches sur les mains… L’avenir n’est pas si réconfortant.

Catherine Hiegel et Tania Torrens incarnent deux femmes dont la fin est proche. Elles n’ont pas de prénoms. Effacées avant même d’avoir disparu. Le dialogue qui s’instaure entre elles est hilarant. Humour noir. Elles se moquent du qu’en-dira-t-on.

Le personnage joué par Catherine Hiegel est celui d’une ancienne prostituée. Elle n’a pas la sagesse de sa nouvelle amie. Cette dernière, interprétée par Tania Torrens, fut comédienne. Amoureuse des mots et des planches, elle ne cesse de dire son amour pour autrui. Tchekhov nourrit l’âme.

Au départ, elles ne s’entendent pas. Nous ne savons pas où elles se trouvent. Plus rien ne subsiste sur Terre. Elles sont les seules survivantes et doivent apprendre à exister sans denrées, sans insectes et sans humains.

Elles s’amusent à se faire peur. Alzheimer et Parkinson fictifs. Les cigarettes sont leur unique lot de consolation.

Des bruits assourdissants interviennent de temps à autre. Un objet volant non-identifié. Elles craignent d’être tuées par des dissidents. Idée saugrenue.

Personne ne viendra les voir. Elles sont entrées dans le troisième âge. Regrets du passé. Refus de la chirurgie esthétique. Autodérision.

Assises sur leur chaise, elles ne peuvent en bouger. Elles se complètent et forment un tandem comique. Heureux sont les spectateurs !

Le texte délirant de Pierre Notte est le meilleur remède pour nos oreilles !

Catherine Hiegel et Tania Torrens sont tout simplement extraordinaires ! Tendres, drôles et cruelles !

Un hymne à la liberté de vieillir !

Marion Allard-Latour

 Informations pratiques : La Nostalgie des blattes au Théâtre du Petit Saint-Martin jusqu’au 31 décembre 2018

Dorothea Lange : une photographe au service de l’humanité

IMG_4027.JPG.jpegLe XXe siècle est sombre. Partout dans le monde. Dorothea Lange, l’une des plus grandes photographes de son temps, a immortalisé des milliers de visages anonymes. La souffrance est palpable.

Nous découvrons des épisodes de l’Histoire méconnus du public. L’internement des Américains d’origine japonaise en fait partie. Dorothea Lange a réalisé des clichés bouleversants de ces femmes et de ces hommes internés dans des camps. Début des années 1940. Le processus de déshumanisation a commencé. Les images valent toutes les paroles. Le silence s’impose.

Une autre série m’attire particulièrement. Des prévenus attendent leur procès. Une femme est assise, la tête entre les mains.

Des avocats sont également représentés. Ils discutent sans doute de l’audience à venir.

Dorothea Lange parcourt les Etats-Unis et montre la misère de la fin des années 1930. Nombre de familles sont contraintes de vivre dans des maisons ressemblant à des cabanes. Désuètude. Malgré tout, la dignité semble être le seul point commun entre ces personnes abandonnées de tous.

Au fil de l’exposition, nous observons des centaines de négatifs.

Florence Thompson. Nom inconnu. Pourtant, les portraits de cette mère de sept enfants sont célèbres. Chacun de ses traits est le reflet de la dureté de son existence. Elle semble vouloir fuir l’objectif. Ses chérubins se cachent. La présence maternelle est leur unique bien.

Les œuvres de Dorothea Lange traversent les époques. Hier n’est pas si lointain.

Marion Allard-Latour

Informations pratiques : Dorothea Lange. Politiques du visible au Jeu de Paume jusqu’au 27 janvier 2019

Cassavetes : autoportrait d’un cinéaste indépendant

cassavetes photoMêler théâtre et cinéma avec fougue et passion dans une pièce à l’originalité folle. Quel plus bel hommage pour le réalisateur d’Opening Night ?

John Cassavetes est ancré dans la mémoire du public. Partons à sa recherche. Don de création. Volonté de faire émerger des acteurs inconnus. Expérimentation.

Florian Choquart est Cassavetes. De manière incroyable, il nous transporte jusqu’à New York, ville de tous les possibles. La jeunesse est belle.

John rencontre Gena Rowlands. Naissance d’une longue complicité. Couple mythique.Elle devient sa muse. Leur amour pour les planches est tel qu’ils décident d’en vivre. Fabuleuse idée.

Cassavetes nous parle de sa conception du 7e art. Les paroles prononcées proviennent d’entretiens donnés aux Cahiers du cinéma. Perfection intellectuelle.

Il dénonce l’industrie hollywoodienne. Les producteurs ont l’appât du gain. John Cassavetes ne répond pas aux codes.

Il évoque la fabrication de chacun de ses films. Shadows, Une femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois…

Avec beaucoup d’humour et d’humilité, Cassavetes nous dit les difficultés des tournages. Persévérance. Le résultat est glorieux.

Sa joie est communicative.

Entre chaque explication, des extraits sont projetés sur l’écran de sa vie. Gena Rowlands apparaît dépressive dans Une femme sous influence. Comédienne d’exception.

Cassavetes tient des propos sur le couple plutôt effarant. Les gens ne savent plus s’aimer. Existences bourgeoises.

Il s’empare de la caméra comme un peintre de son pinceau. Tableau de l’Amérique de son temps. Pays de la liberté. Insouciance.

Gena Rowlands est omniprésente. Gloria est pour elle l’œuvre la plus singulière de son époux.

La mise en scène d’Alain Choquart et de Vanessa Lhoste nous permet d’accéder à des horizons nouveaux. Salle de projection unique.

Florian Choquart incarne de façon époustouflante Cassavetes.

Marion Allard-Latour

 

La Grande Librairie : une émission littéraire au sommet !

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Tous les férus de littérature ont un jour ou l’autre regardé La Grande Librairie. François Busnel, maître des lieux, anime avec enthousiasme et élégance ces conversations passionnantes et enrichissantes.

 

Assister à l’enregistrement de l’émission fut un grand bonheur d’autant plus que les invités étaient exceptionnels. Ainsi, Jacques Weber, Jean Teulé, Olivier Bourdeaut, Éric Holder et Faïza Guène sont venus parler de leurs œuvres.

Entrez dans la danse. Le titre du dernier ouvrage de Jean Teulé donne de l’espoir. Il n’en est pourtant rien. Au début du XVIème siècle, la ville de Strasbourg connaît une épidémie sans précédent. Les habitants, victimes de fièvre, se mettent à se déhancher follement.

L’écrivain déclare sa flamme à l’Histoire. Romancée et saisissante !

Son humour se retrouve à l’écrit comme à l’oral ! Joyeux Jean Teulé !

Jacques Weber lit quelques passages de ce texte. Grandiloquence !

Le même Jacques Weber, l’un des plus grands comédiens de notre temps, redevient homme de lettres. Il s’intéresse à la figure de Flaubert. Vivre en bourgeois, penser en demi-dieux. Tout un programme !

La correspondance de Gustave relate son état d’esprit, ses joies et ses contrariétés. Aimant le Monde, l’auteur de Madame Bovary découvre d’autres horizons. Jacques Weber se transforme en enquêteur. Un délice.

Olivier Bourdeaut nous étonne encore et toujours. Avec Pactum Salis, il raconte le lien d’amitié unissant deux garçons. Le premier travaille dans les marais salants, le second est agent immobilier. La ville et la campagne. Deux mondes opposés. Un événement scellera leur destin.

L’évasion est présente. La belle n’a pas sommeil. Éric Holder nous invite dans la librairie de ses rêves. Elle se trouve au milieu d’une forêt. Le personnage vit paisiblement, jusqu’à l’apparition d’une lumière. Elle porte le nom de Lorraine. Surprise de l’existence.

Nous sommes transportés par ce récit.

Faïza Guène nous explique le fonctionnement de la génération Y. Millénium blues. Avoir entre vingt et trente ans aujourd’hui. Nous n’écrivons plus de lettres mais des SMS. Nous communiquons en illimité sur des sujets peu importants.

Deux femmes, se connaissant depuis leur plus tendre enfance, ont grandi entre la fin du XXème et le début du XXIème siècle. Les évènements tragiques du 11-Septembre les ont profondément atteintes.

Un soir d’avril 2002 choque à jamais Zouzou, l’une des héroïnes.

Naissance d’une conscience politique.

Ne rien céder.

De sublimes lectures nous attendent !  Nous pouvons voyager à plusieurs endroits en même temps ! Heureux avantage !

Marion Allard-Latour