Hammerklavier de Yasmina Reza : Bulle Ogier et Nathanaël Gouin nous comblent d’émotions

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La Scala nous met en joie ! Durant tout le mois de novembre, acteurs et pianistes viennent deux par deux pour une heure de lecture et de musique. Carole Bouquet et Gaspard Dehaene, Nicole Garcia et Geoffroy Couteau, pour ne citer qu’eux, se sont livrés à ce bel exercice.Hammerklavier, texte de Yasmina Reza, est le centre de ces soirées hors du temps.

Ce mercredi 22 novembre, Bulle Ogier et Nathanaël Gouin ont formé un exceptionnel duo. Complicité entre les mots et les notes.

Yasmina Reza parle du rapport artistique entre son père mourant et Beethoven. Affaibli, l’homme malade atteint son instrument de prédilection. Le piano. Fidèle compagnon depuis tant de décennies.

De par sa voix douce, Bulle Ogier nous transmet tout son amour pour la littérature.

Le futur défunt a le trac de jouer devant sa fille.

Nathanaël Gouin interprète ce morceau à la mélancolie folle. Sonate n°9 op. 26 « Hammerklavier », adagio sostenuto. Apothéose.

Yasmina Reza n’est pas en accord avec celui qui lui a donné la vie. Il vénère Rudolf Serkin alors qu’elle lui prèfère Richard Goode. Question d’époque.

L’ouïe n’est pas développée de la même manière selon les âges.

Nathanaël Gouin continue son récital avec Schubert. Grand ami. Sonate en la majeur (Allegro et Andantino). Écoute minutieuse.

D’autres extraits sont lus par Bulle Ogier.

L’enfance ou la tendre innocence.

Nous sommes tous renvoyés à cette période de découvertes. Affirmation intellectuelle.

Yasmina Reza s’entoure des artistes qu’elle aime.

Talentueux Nathanaël Gouin.

Sublime Bulle Ogier.

Infiniment apaisant et admirable.

Marion Allard-Latour

Rabbit hole-Univers Parallèles : cellule familiale en crise

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Douloureux sujet que l’évocation de la mort d’un enfant. L’auteur de la pièce, David Lindsay-Abaire, nous livre un texte sans concession où chacun des personnages vit différemment l’absence de l’être cher.

Becky et Howard ne savent comment surmonter la perte de leur fils. Ils essaient de continuer. Comme avant.

Un événement vient perturber le deuil de Becky. Izzy, sa jeune sœur, est enceinte. Bonheur et incompréhension. Izzy est une éternelle adolescente. Un nourrisson demande de l’attention. Becky doute de ses capacités. Elle espère une fille.

Garder la mémoire du défunt intacte.

Becky et Howard s’éloignent l’un de l’autre. Imperceptiblement.

Izzy est en conflit avec la terre entière. Ou plutôt avec elle-même. Ses réactions sont imprévisibles. Elle est proche de sa mère, la pétillante Nat.

Fête d’anniversaire d’Izzy. La première fois sans lui. Becky et Howard sont joyeux pour la circonstance. En apparence seulement.

Nat fait un exposé sur la malédiction des Kennedy. Terrible coup du destin.

Nous ne cessons de rire. Humour caustique. Ravageur.

Becky n’apprécie guère cette comparaison. Le petit garçon a été victime d’un accident. Cependant, il est le seul de la lignée à avoir connu ce sort.

Les langues se délient. Nat aussi a perdu un enfant. Dans d’autres circonstances. Becky ne veut pas en entendre parler. Son frère était adulte. Aucune discussion n’est possible.

Howard ne cesse de se remémorer les instants envolés en visionnant une cassette vidéo. Un ange blond apparaît rieur.

Becky est obsédée par le rangement des affaires de son fils. Tout doit être dissimulé. Elle désire vendre la maison.

Les disputes se multiplient. Chacun est renvoyé à sa propre peine. Communion brisée.

Parcours du combattant.

Jason conduisait le jour du drame. Excès de vitesse. Il n’a pu éviter le chérubin.

Il a écrit un ouvrage intitulé Rabbit Hole. Pour le disparu. Howard refuse de le rencontrer. Becky se montre plus douce avec lui. Il est tout juste adulte. Laisser une chance.

Jason lui explique qu’il existe des univers parallèles. Becky se met à rêver. Peut-être son double est-t-il ailleurs ? Et heureux ?

Nat et Becky se retrouvent. Tendre moment. Les deux femmes ont vécu la même chose. Becky interroge Nat. Aucun parent ne se remet de la disparition de la chair de sa chair. Le temps est important. Le chagrin reste. La souffrance se transforme. La vie reprend ses droits.

La mise en scène de Claudia Stavisky est d’une grande qualité. Les murs de l’habitation servent aussi d’écran. Le passé est constamment relié au présent.

Julie Gayet et Patrick Catalifo interprètent avec force ce duo meurtri. Lolita Chammah est parfaite en future mère complétement loufoque.

Renan Prévot. Révélation !

Mention spéciale à Christiane Cohendy, incroyable de sincérité. Et si drôle malgré l’épreuve.

Une œuvre majeure du théâtre contemporain !

Marion Allard-Latour

Skorpios au loin : rencontre grandiose entre Greta Garbo et Winston Churchill

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Les étoiles scintillent. Garbo et Churchill, légendes du XXème siècle, deviennent confidents le temps d’un voyage sur le paquebot d’Aristote Onassis.

Leur dialogue incessant est aussi beau que puissant. Valse de mots. Nous voguons inlassablement.

Union de deux solitudes.

Le Vieux Lion se souvient des nombreuses batailles qu’il a menées. Les Dardanelles. Douleur indélébile. Garbo l’écoute attentivement. L’ancienne star d’Hollywood est admirative devant tant de courage et de dignité.

Elle se fait passer pour une anonyme. Sophistication de l’esprit.

L’inoubliable interprète de Ninotchka et l’homme politique britannique se laissent dériver. Ils parlent leur enfance triste ou gâtée.

Greta Garbo est désolée d’évoquer ainsi son intimité. Pudeur. Churchill est hypnotisé. Amour platonique.

Le yacht est reparti depuis longtemps. La nuit tombe. La fête a commencé pour les nombreux convives.

Le maître de maison apparaît pour rapporter à Greta et Winston les ultimes histoires mondaines.

Aristote et Maria débutent une liaison orageuse.

Churchill ne comprend pas que Greta Garbo ait arrêtée sa carrière. Son dernier film est un échec commercial. Le cinéma lui a tout donné et tout pris. À présent, elle veut vivre et agir en femme libre.

Winston se permet de la guider. Greta est irritée. Malgré le respect et la gratitude qu’elle lui porte, elle n’accepte pas ses remarques.

Colère et disparition. Winston Churchill retourne à son autre passion. La peinture. Splendides couchers de soleil.

Greta revient et lui accorde une danse. Moment de grâce. Churchill et Garbo sont des êtres d’une intelligence folle et d’une complexité rare.

Le but du périple a pour nom Skorpios. Churchill attend cette arrivée avec impatience mais Greta quitte le bateau à la prochaine escale. Déception et regret.

Se sont-ils seulement compris ? Une amitié plus intense qu’une tempête en pleine mer est peut-être née.

La mise en scène de Jean-Louis Benoît est raffinée. Nous embarquons pour une heure et demie d’émotions à bord d’un lieu somptueux. Isabelle Le Nouvel signe un texte fort et bouleversant. Même les génies ont des failles. Simples humains.

Ludmila Mikaël incarne de manière époustouflante cette Garbo belle et rebelle. Niels Arestrup est magistral !

Marion Allard-Latour

Et si on ne se mentait plus : le pacte d’amitié entre cinq monuments de la littérature

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Des artistes tous plus talentueux les uns que les autres nous transportent dans un univers d’intellectuels. Parfois maudits et souvent incompris. Paris est le centre de la vie culturelle. Début du XXsiècle. Merveilleuse Belle Époque.

Ils s’appellent Alfred Capus, Alphonse Allais, Jules Renard, Tristan Bernard et Lucien Guitry. Un indéfectible lien les unit. L’amour pour les beaux textes et le théâtre.

Les quatre premiers protagonistes sont des auteurs d’exception. Quant à Lucien Guitry, il est un comédien renommé.

Capus et Renard pensent à lui pour interpréter leur pièce respective. Alfred et Lucien sont comme des frères. Caractères emportés. Indomptables.

Capus a un rêve, celui de devenir Académicien. Immortel.

Guitry croule sous les propositions. L’administrateur de la Comédie-Française lui propose un poste important au sein de la prestigieuse institution. Lucien s’en ouvre à Capus. L’ambition est-elle plus forte que l’affection ?

L’œuvre de Capus, intitulée La Veine, est compromise si Guitry n’accepte pas le rôle.

Jules Renard écrit L’Écornifleur. Il a peur de la réaction de ses comparses à la lecture du manuscrit.

Alphonse Allais est le premier à écouter un extrait. Comme à son habitude il dort. Ivre d’absinthe. Allais ressemble à un enfant insouciant. Son talent est caché par l’alcoolisme. Il parle d’un projet farfelu à Jules. La création d’une machine à café instantanée. Haute technologie. Révolution impossible.

Régulièrement, ils se réunissent tous les cinq pour des déjeuners à n’en plus finir. Les mensonges s’invitent à la table.

Bernard et Capus ont passé une nuit à éponger les dettes du second. Désespéré, Alfred est parti. Tristan est un génie du jeu. Transformation de 1000 francs en 20 000. Néanmoins, il considère qu’il s’agit de son argent. Hypocrisie. Avarice.

Tristan se passionne pour un boxeur américain. Il le fait venir en France en lui donnant beaucoup de billets de banque. Petits arrangements.

Avec Allais, ils forment une fine équipe en matière de commerce.

De disputes en réconciliations, le public partage ces moments d’existence avec attention.

Alphonse Allais disparaît. Bernard, Renard, Capus et Guitry sont mélancoliques. Puis ils s’en vont un par un rejoindre l’autre côté de la route. De la lumière à l’obscurité.

Temps envolé.

La mise en scène de Raphaëlle Cambray est très réaliste. Intérieur 1900. Charme et authenticité.

La compagnie Les Inspirés signe un fascinant spectacle où règne humour, délicatesse et fraternité.

Marion Allard-Latour

Il y aura la jeunesse d’aimer : les puissants mots d’Elsa Triolet et Louis Aragon

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Figures mythiques de la littérature, Elsa Triolet et Louis Aragon revivent grâce à Ariane Ascaride et Didier Bezace. Les deux comédiens lisent avec la plus grande des justesses certains textes émanant des éternels amoureux.

Le spectacle débute par de véritables déclarations. Au-delà de la complicité artistique, Triolet et Aragon nous emmènent dans leur intimité. Ils clament haut et fort le sentiment qui les unit.

Rien n’est plus beau au monde que ces paroles. Sommet de l’humanité.

Une douce musique jazzy résonne. Chaque histoire raconte la vie en duo. Des désaccords se font parfois sentir.

Nouvelle terrifiante. La Seconde Guerre mondiale obscurcit le quotidien de millions de foyers. Les Allemands sonnent à la porte d’un couple. Pauline et son mari sont suspectés d’écouter les radios étrangères et de faire du marché noir. Résistance. Ils nient. Sont-ils seulement coupables ? Les indissociables ont des caractères opposés. Leur réaction face à l’ennemi n’est pas la même. Le Mentir-vrai.

L’émotion est à son comble lorsqu’Ariane Ascaride et Didier Bezace partent à la découverte d’Aurélien. Il est épris de Bérénice. Idéal féminin.

Singulier récit.

Il n’y a pas d’amour heureux. Poème rendu célèbre par la chanson de Georges Brassens. Tendre intermède.

Les amants se retrouvent. Tragédie. Je ne t’attendrai pas. Il s’agit des mots prononcés par une femme inquiète quant au devenir de son époux. Sera-t-il tué ? Elle ne l’attendra pas. Point de non-retour. Elle répète cette phrase des dizaines de fois. Sur tous les tons. Elle en aimera un autre s’il le faut.

Ils ne s’attendront pas. La mise à mort.

Les visages d’Elsa et Louis apparaissent. Ils sont les lumières de la soirée. De plusieurs soirées. De toutes les soirées.

Ariane Ascaride et Didier Bezace nous offrent une sublime performance.

Bulle de poésie.

Marion Allard-Latour