Le C.V de Dieu : le créateur de la Terre cherche un travail

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Drôlerie et originalité. Ce sont par ces mots que je salue l’œuvre de Jean-Louis Fournier. Dieu s’ennuie dans les cieux. Il constate avec effroi ce qu’est devenu sa chère bonne vieille Terre. Comment en sommes-nous arrivés à ce stade ? Nul ne possède la réponse.

Nous retrouvons Dieu pour un entretien d’embauche. Le directeur des ressources humaines, jovial et farceur, le reçoit avec étonnement. Dieu a tout inventé. De plus, il est immortel. À présent, il veut s’amuser.

Il n’est pas descendu seul. Une immense valise l’accompagne. Elle contient l’ensemble de son Curriculum Vitae.

Un dialogue savoureux s’instaure entre le patron de l’entreprise et l’incontestable maître du monde.

Ils reviennent sur les grands évènements de l’Histoire et du temps. Des couchers de soleil à la disparition des dinosaures en passant par la naissance des religions, toutes les couleurs sont ainsi projetées sur l’écran de la vie.

Dieu ne comprend pas pourquoi les hommes sont violents. Il ne les pas imaginés ainsi. Déception et rancœur. Nous nous interrogeons tous sur ces cruels comportements. Les êtres abîment leur espace. Dieu s’en inquiète auprès de son acolyte. L’heure bleue n’est plus la même qu’au départ. Les catastrophes naturelles se font de plus en plus nombreuses. Que fait Dieu pour arrêter cela ? Il pleure en silence.

Le DRH est intéressé par la personnalité de Dieu malgré les erreurs commises. Dieu le reconnaît. Il se sent inutile. Son casier judiciaire alarme le fonctionnaire. Guerres, révolutions, crime. Des milliards de victimes. Dieu ne peut être employé. Recalé.

Ils se verront dans l’au-delà. Leurs adieux sont rieurs. Le paradis est mieux que l’existence terrestre. Dieu l’affirme et repart presque sans aucun regret.

Sa place est ailleurs. Pensons à lui !

Jean-François Balmer est un dieu rêvé. Il forme avec Didier Bénureau un tandem chic et choc.

Politiquement incorrect ! Une bouffée d’air frais !

Marion Allard-Latour

Traîne pas trop sous la pluie : Richard Bohringer nous emmène au pays de l’évasion

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Le charme opère toujours. Richard Bohringer nous conte son existence d’acteur bourlingueur. Le mythique comédien du Grand chemin séduit le public de par sa voix grave et rocailleuse.

Traîne pas trop sous la pluie est un mélange de poésie, d’autobiographie et d’humour intense.

Richard Bohringer s’adresse directement à la salle. Privilège de l’instant. Il manie les mots avec brio. Ces séquences d’improvisation effacent toutes les barrières.

Il fait un tour de scène et change de costume. Il lit des passages de son ouvrage.

Des HLM au Sénégal, Bohringer évoque des figures importantes. Sa grand-mère est l’une d’elle. Souvenir de l’enfance à jamais marqué dans son esprit.

Richard Bohringer parle également de ses frères de cœur. Parfois, l’amour pour un lieu commun est plus fort que tout. Deux êtres entrent en communion. Ils appartiennent à la même terre. Le Sénégal. Splendide endroit où règne une douce musique. Jusqu’à l’éclatement de la brutalité.

Les transitions sont d’une incroyable splendeur. Richard Bohringer n’a aucun tabou. L’alcool a été un compagnon de route encombrant. Les métaphores qu’il emploie sont d’une rare justesse. L’ennemi peut devenir ami. La rupture est féroce.

L’artiste se souvient de tous ses chers disparus. Ils sont présents au balcon du Théâtre de l’Oeuvre. Ou dans les coulisses. Bienveillance éternelle.

Richard Bohringer est l’un des derniers géants de sa génération. Spleen.

Grandeur et sincérité. Les rires et les larmes s’entremêlent.

En sortant, Paris est légère et grave à la fois. C’est beau une ville la nuit.

Marion Allard-Latour

 

La légende d’une vie : dans l’ombre du père

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Lire Stefan Zweig est une nécessité. Christophe Lidon a réussi le pari de mettre en scène La Légende d’une vie, œuvre indémodable. Plongée dans un univers familial bourgeois, artistique et secret. Nous n’en ressortons pas indemne.

« Tuer » le père est parfois obligatoire afin d’avancer dans l’existence. Mais quand ce dernier est déjà mort, comment se confronter à un fantôme. Le jeune Friedrich a une aspiration. Celle de devenir poète. Franck Karl, le patriarche, occupe déjà cette place. Il est reconnu dans toute l’Autriche.

Friedrich désire s’enfuir alors qu’une grande réception a lieu en l’honneur de Franck. Hommage à Franck à travers Friedrich. Ou le contraire.

Leonor, la mère de Friedrich, montre son fils au monde. Il est aussi beau et talentueux que Karl. Ainsi veut elle nous faire croire à cette idée.

En réalité, Friedrich souffre. Son entourage n’est pas à l’écoute. Silence.

Il se confie à sa sœur, Clarissa. Des années lumières les séparent. Elle est sans cesse de passage. Faux-semblant.

Hermann Bürstein, le biographe de Franck, reste fidèle à la mémoire du maître. Il incite Friedrich à se produire sur la scène du théâtre mondain. Ambassadeurs et intellectuels se précipitent à cette extraordinaire soirée. De cela, nous ne voyons rien.

Le temps avance et Friedrich se rebelle.

Une femme fait irruption. Leonor change de comportement. Incrédulité. Maria Folkenhof est censée être décédée depuis des décennies.

Les masques tombent peu à peu. Elle n’est pas la bienvenue.

Hermann l’a oubliée. La mémoire peut jouer des tours. Occasionnellement.

Nous voyageons entre un salon chic et une petite chambre d’hôtel authentique et pleine de charme. C’est en ce lieu que vit provisoirement Maria.

Hermann lui rend visite. Il aimerait savoir si Maria possède des lettres inédites de Karl. Elle lui avoue tout. Les missives et un manuscrit sont soigneusement rangés dans une malle.

Maria est un être doté d’une sensibilité et d’une intelligence hors du commun.

Friedrich a le même réflexe qu’Hermann. Il doit parler à Maria. Seules les raisons diffèrent.

Un mémorable dialogue s’instaure entre eux. Dans la pénombre, Maria et Friedrich se disent la vérité. Karl n’a jamais été l’homme parfait. Son image a été façonnée par Leonor. Maria et Karl ont formé un couple amoureux et modeste. Quand il rencontre Leonor, Karl goûte à un autre univers. L’argent entre dans la course.

Karl cède à la tentation. Maria est la fiancée abandonnée. Leonor attend l’enfant du génie. Friedrich. Il est l’objet véritable de la douloureuse séparation.

Trente ans après, Maria ne connaît pas la rancune. Friedrich est délivré du joug paternel. Nouveau souffle.

Les décors impressionnent les spectateurs. Musée d’art contemporain. Comme un désert.

Macha Méril et Natalie Dessay s’affrontent de manière sublime. Gaël Giraudeau incarne un Friedrich sensible et fort.

Bernard Alane et Valentine Galey représentent les soutiens plus ou moins indéfectibles d’un trio insolite.

Nous sommes emportés par ce texte si puissant.

Littéralement séduits !

                                                                                             Marion Allard-Latour