Erich von Stroheim : la mécanique des sentiments

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Trois personnages. Elle, L’Un et l’Autre. Ils sont perdus dans leurs sentiments. Deux hommes et une femme qui s’aiment. Elle et l’Un forment un couple avec tout ce qu’il comporte. De la joie, des incompréhensions, une volonté de continuer ensemble. Et puis il y a l’Autre. L’homme jeune, beau, intelligent. Les protagonistes décident de faire une journée « Erich von Stroheim ». Pour survivre le célèbre acteur n’a pensé qu’à créer. La création d’une vie, d’un moment. Elle (en robe noir), L’Un (torse-nu) et l’Autre (toujours nu) veulent créer aussi. Un amour, un enfant, une autre façon d’être à la vie.

Elle et L’Un, L’Un et l’Autre, l’Autre et Elle. Ils ne sont jamais réunis tous les trois. Parfois ils se croisent. Elle tombe amoureuse de l’Autre. L’Un l’encourage à l’aimer, il aime aussi l’Autre. Ils se trompent, le savent et pensent qu’ils ont besoin de ces relations pour vivre. Réellement. Elle veut intégrer les deux hommes dans sa vie. Elle désire un enfant mais dit que ce serait une folie de mettre au monde un individu. Saura-t-il aimer ? Ou ne pas aimer comme ses parents ?

La force de cette œuvre, ce sont les mots. Crus et cruels. Tout est complexité. Les différents tableaux de la pièce montrent l’évolution des liens entre les trois sujets. Ils ne peuvent se passer les uns des autres. Ils sont liés. D’ailleurs Elle raconte qu’avant l’Un, d’autres hommes sont passés dans sa vie. L’Un est arrivé quand elle a eu besoin de stabilité. Et l’amour véritable est tombé sur lui.

La mise en scène de Stanislas Nordey est à couper le souffle. Les lieux changent fréquemment. Les salles sont vastes et vides. Comme l’amour entre eux. La voix de la Callas retentit à chaque fois qu’un des personnages part pour en retrouver un autre. « Mon cœur s’ouvre à ta voix », c’est l’air de l’opéra « Samson et Dalila » de Camille Saint-Saëns. Beau comme eux.

C’était la dernière. Chance inouïe d’avoir pu assister à ce spectacle exceptionnel. Les trois comédiens sont les personnages. Il n’y a pas de frontières. Emmanuelle Béart, Thomas Gonzalez et Laurent Sauvage nous offrent une prestation unique !

Coup de foudre théâtral !

                                                                      Marion Allard-Latour

Le jardin est-il une oeuvre d’art ?

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Le Grand Palais proposait le 17 mai une conférence portant sur le thème des jardins. L’orateur, Michael Jakob, professeur d’histoire et de théorie du paysage à Genève a ainsi livré au public les secrets bien cachés de ces merveilles de la nature.

Plusieurs questions sont posées en introduction. Les jardins représentent-ils une modernité ? Ils sont d’abord créés pour instruire l’observateur, le promeneur, le curieux. Ils forment un ensemble sémiologique incluant alors plusieurs paramètres comme le temps, la région ou les plantes cultivées. Le jardin est aussi un objet philosophique.

Michael Jakob nous propose d’étudier les caractéristiques de trois jardins contemporains. Le premier est celui constitué près d’Edimbourg par Ian Hamilton Finlay. Il est poète et décide de transformer dans les années 1960 le jardin qui entoure sa propriété. La particularité du lieu dit « Little Sparta » est qu’il dispose de multiples objets (sculptures, inscriptions…). Très marqué par la Seconde Guerre mondiale, Finlay fera même représenter un sous-marin qui s’intègre finalement bien dans ce milieu. Il y a chez Finlay une idée de discontinuité et de jeux permanents entre les éléments de la nature et les objets.

Le second jardin cité en exemple est celui de Charles Jencks. Philosophe et architecte américain, il modifie également un jardin en Ecosse. Il le nomme « Garden of the cosmic speculation ». Le jardin est constitué de plusieurs monticules superficiels. Lorsque l’on regarde bien les images projetées, on pourrait se croire dans un autre monde, fait de magie et d’onirisme. Jencks est un théorien postmoderniste, ce qui explique aussi son goût pour l’urbanisme.

La dernière œuvre est consacrée à Derek Jarman. Il est avant tout un acteur et un réalisateur anglais. Il se constitue un jardin dans le Kent alors qu’il est atteint du sida et vit ses derniers mois. Pour lui, ce jardin est un lieu thérapeutique. Jarman considère aussi que son cottage est un chef-d’œuvre ; il en fait donc un objet de désir en permanente mutation.

Dans ces trois jardins, on retrouve plusieurs thèmes communs comme la présence du texte à travers les inscriptions présentes sur des objets. La poétique de la citation est également intégrée dans ces œuvres. On observe l’influence de Baudelaire chez Finlay qui n’hésite pas à reprendre des citations du poète. Elles font parties du lieu et se mélangent aux végétaux. Poésie extraordinaire. Cependant, comme tous les artistes, les trois hommes sont aussi dans la provocation. Par exemple, Jarman désire que l’on considère son jardin comme un « jardin du rien ». Tout change selon les saisons mais son œuvre est un espace rempli d’objets de curiosités.

Les jardins sont alors considérés comme des œuvres d’art. Ils sont des lieux d’inspiration et de réflexion.

Ils allient la littérature et la poésie. Les mots et les plantes sont les meilleurs amis du monde.

Les auditeurs sont conquis par ces belles histoires. Une histoire d’art, une histoire de civilisation. Un bel apprentissage !

                                                                           Marion Allard-Latour

Le Déni d’Anna : lumière du théâtre contemporain

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Anna. C’est son prénom. L’héroïne de la pièce, la mère de famille malade puis trop tôt disparue. L’histoire commence ainsi. François et ses deux jeunes enfants Diane et Matthieu dînent. Leur mère est dans la pièce à côté, mourante. Le père essaye d’expliquer à ses chérubins qu’elle est en train de vivre ses dernières heures. Comment le comprendre, comment l’accepter ? Toute l’œuvre repose sur ce thème. Et que faire après ? Après la mort ?

Les enfants dorment. Anna vient de rendre son dernier souffle. François les réveille. Tout est fini à présent. Liliane, la mère d’Anna arrive, effondrée. Son fils Antonio est présent également. Les cinq protagonistes ne savent pas comment faire face alors ils se disputent ou s’attardent sur des détails. François est maniaque, il organise tout : les courses, la cuisine, les funérailles… Méli-mélo ! Il rit aussi. D’un rire nerveux et douloureux comme pour effacer sa douleur. Les dialogues qu’il a avec sa belle-mère sont caustiques. Deux personnalités ravagées par le deuil mais qui tentent chacune à leurs manières d’avancer. Les enfants sont trop petits pour comprendre toute la réalité. Pour eux, leur mère est partie mais elle n’est pas morte. Lors d’une discussion avec leur père, ils apprennent alors qu’ils ne la reverront pas. Ni l’année prochaine, ni dans deux ans, ni dans vingt ans. Jamais.

Entre chaque scène, la musique retentit. La batterie et la guitare se mélangent et donnent à la pièce toute son intensité dramatique.

Matthieu et Diane sont devenus des adultes. Liliane a vieilli. Antonio est là et ailleurs (au téléphone). François a une nouvelle compagne, Odile, et ils vivent tous deux à la campagne. Toute la famille se réunit. Vingt ans ont passé depuis la mort d’Anna. La douleur s’est estompée… en apparence. Un beau matin, Matthieu et Diane décident d’enterrer l’urne de leur mère. Ils font part de leur décision à la famille. Problème : l’urne a disparu. François ne semble pas inquiet, les enfants sont outrés, Liliane plaint sa pauvre fille et Antonio est révolté. Les échanges fusent et sont tous plus drôles les uns que les autres. Le public rit encore et toujours.

Finalement tout s’arrange, l’urne est retrouvée… dans la cave derrière des bouteilles de vin. Anna boit à leur santé ! La famille se rend au cimetière. Au lieu de pleurer sur la tombe de la défunte, les Dunel boivent du café et mangent comme s’ils étaient dans un camping. François, toujours aussi méticuleux, nettoie la stèle en blaguant. Il veut même prendre en photo la grand-mère, l’oncle et les enfants devant la tombe. Consternation générale.

La famille se quitte comme réconciliée. Ils sont finalement unis et soudés plus qu’il n’y paraît. La mort d’Anna a tout changé. Mais Anna est là.

Une pièce mordante traitant un sujet grave. Tout le monde retrouve sa propre famille à un moment. Les acteurs sont formidables ainsi que les musiciens, France Cartigny (batterie) et Daniel Jea (guitare). La mise en scène d’Isabelle Jeanbrau est parfaite ; le jeu des lumières très sophistiqué, la reconstitution du cimetière, les différentes pièces de la maison. On se sent chez soi.

Un vrai coup de cœur !

À voir absolument !

  Marion Allard-Latour

Love Letters : splendeur théâtrale

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Dimanche 30 avril se jouait pour la dernière fois à la Comédie des Champs-Elysées la très belle pièce de théâtre « Love Letters » mise en scène par Stéphanie Fagadau. Sur scène, le public retrouvait Mylène Demongeot et Jean Piat pour son plus grand bonheur.

C’est l’histoire de Melissa et d’Andy. Ils se connaissent depuis l’enfance. Dès cette période, ils commencent à s’écrire des lettres. Des lettres empreintes à un attachement et à un amour profond. Ils se plaisent sans se le dire réellement jusqu’à ce qu’ils soient mis tous les deux dans des pensionnats aux deux extrémités des Etats-Unis. Leur correspondance est de plus en plus dense. Ils se racontent leurs difficultés de jeunesse et leur désir de se voir bientôt. Melissa et Andy ont des aventures, ils sont jaloux l’un de l’autre. Les lettres sont intimes, belles, l’amour transparaît de partout.

Puis les chemins se séparent, ils se marient chacun de leur côté. Melissa fait un mariage malheureux et a deux filles. Quant à Andy, père de trois fils, il se consacre plus à sa vie de sénateur qu’à sa propre famille.

La correspondance continue. Les lettres sont teintées de déception, de colère, de tristesse et encore une fois d’amour. Cet amour est le troisième personnage de la pièce. Si invisible et si visible à la fois !

Puis Melissa sombre dans l’alcool, elle écrit son désespoir. Andy comprend. Ils se revoient. Ils s’aiment. Mais la vie les sépare à nouveau et pour toujours. Melissa meurt, Andy est inconsolable. Il écrit à la mère de Melissa et lui exprime tout l’amour qu’il avait pour sa fille. La dernière preuve.

Une pièce bouleversante interprétée par deux géants du théâtre. On est aussi ému de voir Mylène Demongeot et Jean Piat réunis. Tout est beau. Les mots, les lettres, les comédiens. Tout. Absolument tout. Rire, sourire, pleurer et aimer.

Le théâtre c’est la vie !

Merci !

Marion Allard-Latour